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31/01/2014

« Les sens ne constituent même pas la patrie essentielle de l'homme. L'homme intérieur est de nature spirituelle et éternelle » : Frédéric-Rodolphe Saltzmann (1749-1821) (3/3) [*]

3477008936.jpg« Au moment de la séparation, ce fut non pas à Saltzmann que Saint-Martin donna son portrait, mais à Madame Saltzmann, femme d'un grand caractère, d'une rare prudence et plus sceptique que croyante, mais pleine d'admiration pour la séduisante humilité du mystique. » (Jacques Matter, Saint-Martin, le Philosophe inconnu, Paris, Didier, 1862, p. 161.)

 

 

Lettre d'adieu de Saltzmann à sa femme et ses enfants, au moment de quitter l'Alsace en 1793 et de commencer une vie errante :

« Où suis-je ? Sur la terre du bon Dieu, sous la garde puissante de notre bon Dieu. Grâces en soient rendues, à lui le tout bon ! Tombez à genoux et remerciez le bon Dieu. Ses voies ne sont pas nos voies. Il saura certainement faire concourir toute chose à notre bien. Ayons une confiance parfaite en lui, Jésus-Christ, notre Roi suprême. Je verse des larmes de tristesse et de reconnaissance. La vie humaine est bornée et les distances sont grandes. Je le sens. Mais l'esprit est proche, et le serait encore davantage, et nous avions la foi. Ô précieuse solitude ! Qui sont ceux qui t'aiment, te sentent, te mettent à profit comme ils le devraient ? Tu donnes de la force au faible, des connaissances à l'ignorant. Les sens extérieurs constitueraient-ils tout l'être ? On pourrait le croire, en regardant agir les hommes. Les sens ne constituent même pas la patrie essentielle de l'homme. L'homme intérieur est de nature spirituelle et éternelle. Il discerne dans la solitude des êtres spirituels qui s'approchent de lui, et il se perfectionne à leur contact. Oui, heureux, celui qui aime la solitude et qui sait la mettre à profit. Elle est l'école de la vie éternelle.

J'ai passé six journées délicieuses et très solitaires à Mollau. Que Dieu soit loué éternellement pour le sentiment de ma petitesse et de mon néant et pour la faim de Dieu qu'il m'a donnée. Il m'y a paternellement préparé pour mon voyage, et il m'a aussi paternellement protégé. Qu'il en soit loué éternellement. Qu'il bénisse lui-même mon digne bienfaiteur. Il le fera. Il te bénira aussi, ma bien aimée. Il bénira ton âme et y activera l'œuvre commencée. Il y a peu de jours, c'était l'anniversaire de ta naissance. J'ai prié Dieu pour toi, et aussi tout en marchant, j'ai prié pour toi. C'est une manière de prier pour moi-même. Puisse chaque journée être pour nous un jour de naissance à la vie éternelle. Car la vie terrestre n'est pas une vie. Comme nous nous réjouirons plus tard des temps présents. Ce sont des semailles pour l'éternité.

Le ciel est gris, la terre est gelée ; l'hiver est là. Que ce ne soit jamais l'hiver dans nos cœurs ! Que sous la chaleur de son amour, le bon Dieu fasse fondre les glaces de nos cœurs ! Que notre cœur soit consumé d'un saint amour. Car il nous faut devenir saints, être saints comme Dieu.

Que Dieu te fortifie et t'aide à porter tes souffrances avec courage. Salue Mme Bruder et M. Daum. Embrasse tendrement les enfants. Au revoir ! »

Anne-Louise Salomon, F.- R. Salzmann, 1749-1820 - Son rôle dans l'histoire de la pensée religieuse à Strasbourg, Paris, Berger-Levrault, 1932, p. 94 à 96.

 

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Complément biographique, extrait de : « Constitution du Grand Prieuré d’Helvétie  (1779) », Directoire National Rectifié de France.

Rodolphe Salzmann (ou Saltzmann), fit des études de droit et d’Histoire à Goettingue  et noua, de par ses fonctions de direction à la « Librairie académique », des relations avec les milieux ésotériques et philosophiques en Allemagne, en Suisse et en France. Se plongeant dans les arcanes de la théosophie, il y découvrit les écrits de John Pordage (1608-1681), de Jane Leade (1623-1669), de William Law (1686-1761) et de Swedenborg (1688-1772), mais c’est surtout Jacob Boehme (1575-1624) qui devint peu à peu l’objet de son principal intérêt. D’une rigueur toute germanique, rejetant les pratiques théurgiques par souci d’un rapport purifié avec le divin, Salzmann vivait enfermé dans son cabinet de travail entouré de ses opuscules, et développera une sorte de mysticisme intérieur fondé sur l’oraison de quiétude et le repos en Dieu qu’il avait puisé dans la spiritualité de Fénelon et surtout de madame Guyon dont il vénérait la mémoire et s’inspirait pieusement. Saint-Martin et Salzmann, très proches spirituellement, ne pouvaient que s’entendre et s’apprécier. C’est ce qui arriva, et c’est de par les liens qui constituèrent cette amitié à partir de 1788 lors du séjour à Strabourg de Saint-Martin, que Salzmann lui fit partager son amour et sa dévotion pour la pensée de Jacob Boehme, pensée qui eut l’influence considérable que l’on sait sur le Philosophe Inconnu.

Quelques uns des ouvrages de Salzmann :

  • + Le Renouvellement des choses, sept morceaux (1802-1810) – (extraits de Ruysbroeck, Tersteegen, Catherine de Sienne, Antoinette Bourignon, Mme Guyon, Jane Lead, Swedenborg, Bromley, etc.).
  • + Les Derniers Temps (1806).
  • + Coup d’œil sur le mystère du projet divin relatif à l’humanité, depuis la création du monde jusqu’à la fin des temps (1810).
  • + Religion de la Bible (1811).
  • + Esprits et Vérité ou la Religion des Élus (1816).

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[*] Billet publié initialement le 30/05/13 sur le site de Clavis Aurea.

« Telles sont mes idées du règne de Dieu » : Frédéric-Rodolphe Saltzmann (1749-1821) (2/3) [*]

« L'attrait spécial de Saltzmann le porte, comme son maître Boehme, vers le problème des Origines et vers celui des Choses finales. Nous avons vu, en parlant de ses ouvrages, la place capitale que les questions eschatologiques occupent dans ses écrits. Dans sa correspondance avec Herbort, il affirme que le millénaire ne commencera que lorsque la race humaine actuelle aura disparu par la mort. Il s'efforce de gagner Herbort à son point de vue, et il a dû être parfois fanatique et entier en soutenant son point de vue personnel. Saltzmann distingue nettement entre le dogme chrétien et la Bible ; il admet la discussion du premier mais condamne toute critique biblique.

Dans une lettre à Lavater (23 septembre 1784), Saltzmann expose son système du Règne de Dieu.

"Le règne de Dieu se compose uniquement des bons esprits. L'homme y participait aussi, il y avait sa place et sa mission propre. Mais au lieu de combattre et de vaincre l'ennemi, il se laissa surprendre et assujettir par lui, et devint aussi non point son allié, mais son esclave. Il tomba plus bas que Satan, non sous le rapport de la méchanceté ni la liberté de redevenir habitant du règne de Dieu, mais sous le rapport de la force. Il devint l'esclave des éléments, par son corps grossier et élémentaire. Satan est maître des éléments pour autant que Dieu ne le contraint pas. De ce règne de Satan, l'homme doit sortir, ou plutôt Satan et son règne doivent sortir du règne des hommes, afin que s'étendre le règne de Dieu, le règne du Christ, représentant et premier envoyé de Dieu. Par l'union avec le Christ et les anges, nous pouvons même le devenir dès maintenant, par une communion spirituelle, avant que vienne le jour, le grand jour, où se produira une séparation totale du bien et du mal. Telles sont mes idées du règne de Dieu."

 

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Saltzmann s'adonne à la lecture des ouvrages mystiques avec une véritable passion. Nous possédons le catalogue manuscrit de sa bibliothèque : tous les mystiques, depuis Ruysbroek jusqu'à Lavater, y ont trouvé place en passant par Rancé, Fénelon et Mme Guyon. Nous y trouvons des traités tombés dans l'oubli, tel ce Jesus Immanuels goettliche Liebesgeschichte, publié à Amsterdam en 1705.

[…]

Saltzmann n'est pas à proprement parlé un sectaire ; il n'a pas rompu avec l’Église ; mais il fréquentait rarement le culte public, à cause du rationalisme régnant. Il aspirait à l'unité de l’Église ; il nourrissait sa piété en lisant des ouvrages d'édification d'origine catholique ; il appartenait à cette catégorie de protestants dont parle J. de Maistre, dont « la piété tendre suffisait pour leur rendre excessivement chers les écrivains mystiques catholiques ». En ces temps où tout témoignage d'admiration pour la piété catholique était taxé de crypte-catholicisme, alors qu'on soupçonnait partout l'influence des jésuites, Saltzmann n'a pas caché ses sympathies pour sainte Thérèse, ni ses aspirations vers une Église Universelle au-dessus de toute forme historique. »

Anne-Louise Salomon, F.- R. Salzmann, 1749-1820 - Son rôle dans l'histoire de la pensée religieuse à Strasbourg, Paris, Berger-Levrault, 1932, p. 90 à 93.

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[*] Billet publié initialement le 29/05/13 sur le site de Clavis Aurea.

 

« Il y a dans l'humanité une élite qui cherche Dieu » : Frédéric-Rodolphe Saltzmann (1749-1821) (1/3) [*]

 

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« Il y a dans l'humanité une élite qui cherche Dieu. Saltzmann [1] en fait partie. A la base de cette recherche, nous constatons fréquemment l'existence d'une expérience personnelle : nous ne cherchons Dieu que lorsqu'il nous a trouvés, a dit Pascal. L'homme est libre de repousser l'appel divin. Saltzmann croit au libre arbitre :

Der freie Wille ist das groesste Geschenk, das der Mensch von Gott erhalten hat [2].

L'homme trouvé par Dieu fait l'expérience de son néant ; il est dégoûté de lui-même, se voit sous les couleurs les plus sombres, et exagère même sa culpabilité. Les Saints parlent de leur vie passée comme d'un abîme de perdition. Dieu s'est révélé à Saltzmann dans la nature, dans sa conscience, par sa Parole et son Esprit, mais aussi, comme nous le remarquions plus haut, par des rêves et des visions. Il y a eu de l'extraordinaire dans son développement spirituel ; il a cru être en relation directe et personnelle avec l'au-delà.

Pour dégager son esprit de son enveloppe corporelle et le rendre sensible à l'action divine, Saltzmann a recours à l'ascétisme ; il rappelle les pratiques des premiers siècles, remises en honneur à Port-Royal ; il jeune fréquemment, en particulier le vendredi. Il traduit un traité de Mme Broune sur "les quarante jours de jeûne de Jésus-Christ au désert". Saltzmann  croit que l'homme qui aspire à la vie divine peut développer cette vie en lui par la solitude ; il lui semble que la diminution de l'amour de la solitude est un indice d'une régression de la vie religieuse. Il fait l'expérience des grands mystiques qui considèrent le désir de changer de lieu comme une tentation.

 [...]

Le chrétien, selon Saltzmann, est protégé par une Providence personnelle et individuelle, et devient à son tour une providence pour son entourage, tel le juste de Sodome. Cette assurance lui donne une paix surhumaine. Saint-Martin, qui fut en une certaine mesure un disciple de Saltzmann, a consigné dans une page remarquable ce qui, selon lui, est l'essence de la vie religieuse : « l'homme n'est pas seulement connu et aimé personnellement de la Providence, il doit vivre en elle et devenir un avec elle. »

Anne-Louise Salomon, F.- R. Salzmann, 1749-1820 - Son rôle dans l'histoire de la pensée religieuse à StrasbourgParis, Berger-Levrault, 1932, p. 86 à 88.

 

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[*] Billet publié initialement le 28/05/13 sur le site de Clavis Aurea.
[1] 
http://www.philosophe-inconnu.com/Amis_disciples/Salzmann.htm
[2] « La volonté libre est le plus grand don que l’homme ait reçu de Dieu»