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31/01/2014

La Sainte Tristesse

1379566_666258806726077_8945024248_n.jpg« Le monachos est un solitaire par définition, un homme qui « naturellement » n'a besoin de rien ni de personne. Arraché à lui-même et plongé dans cette ambiance nouvelle, il vit à une altitude où l'air est raréfié. Et de là monte encore un sentier escarpé se perdant dans les nues. Au pied même de cette montagne solitaire, la montagne de Sion, la Croix est plantée. C'est l'acceptation de la douleur, par l'aveu gémissant du péché, et c'est la réparation plénière de ce péché, par lequel la mort est rentrée dans le monde de l'innocence radieuse : la mort du corps, avec la mort de l'âme, prisonnière de ce corps. Sur le fond unit de la pénitence grise un voile noir est tendu : le souvenir de la mort. Tous les contemplatifs chrétiens ont fait du memento mori leur silencieuse compagne : non pas, comme jadis les païens, le spectre avertisseur des festins de la chair mais l'amie vraie du dénuement total, des mortifications de cette chair condamnée à périr, avant de renaître en gloire. Mais, par ce trou dans les ténèbres, la lumière refluait soudain dans la sombre retraite. Mourir, pour revivre transfiguré !

L'effroi de la nature charnelle une fois exorcisé, le recordatio ne faisait que creuser des plans nouveaux dans l'esprit solitaire. Si la pensée antique avait proclamé, par la bouche du Socrate de Platon, que la philosophie n'est qu'une « méditation sur la mort », cela reste autrement vrai pour la philosophie chrétienne, intensément vécue dans le monachisme des premiers siècles, et bien au delà. Une telle méditation devait laisser une marque profonde sur les sensibilités sublimées, d'où cette « sainte tristesse » qui est le climat naturel des âmes cloîtrées. Elle n'a rien de commun avec la mélancolie déprimante dont les anciens ont fait un péché grave, l'acedia. La tristesse naturelle naît de la non-satisfation des désirs charnels et a un goût naturel. L'autre, celle qui vient de la non-satisfaction des besoins spirituels, reste apaisée, comme éclairée intérieurement par cette douce et forte croyance : un Dieu est mort pour triompher de la mort ; sa résurrection glorieuse, gage de la nôtre, arracha à tout jamais l'aiguillon maudit. Car la mort, ne l'oublions pas, n'existe qu'en fonction du péché qui la fit naître. »

Myrrha Lot-Borodine, La Déification de l'Homme, « Voies de la contemplation-union et Theosis », Cerf, 2011.

« Les sens ne constituent même pas la patrie essentielle de l'homme. L'homme intérieur est de nature spirituelle et éternelle » : Frédéric-Rodolphe Saltzmann (1749-1821) (3/3) [*]

3477008936.jpg« Au moment de la séparation, ce fut non pas à Saltzmann que Saint-Martin donna son portrait, mais à Madame Saltzmann, femme d'un grand caractère, d'une rare prudence et plus sceptique que croyante, mais pleine d'admiration pour la séduisante humilité du mystique. » (Jacques Matter, Saint-Martin, le Philosophe inconnu, Paris, Didier, 1862, p. 161.)

 

 

Lettre d'adieu de Saltzmann à sa femme et ses enfants, au moment de quitter l'Alsace en 1793 et de commencer une vie errante :

« Où suis-je ? Sur la terre du bon Dieu, sous la garde puissante de notre bon Dieu. Grâces en soient rendues, à lui le tout bon ! Tombez à genoux et remerciez le bon Dieu. Ses voies ne sont pas nos voies. Il saura certainement faire concourir toute chose à notre bien. Ayons une confiance parfaite en lui, Jésus-Christ, notre Roi suprême. Je verse des larmes de tristesse et de reconnaissance. La vie humaine est bornée et les distances sont grandes. Je le sens. Mais l'esprit est proche, et le serait encore davantage, et nous avions la foi. Ô précieuse solitude ! Qui sont ceux qui t'aiment, te sentent, te mettent à profit comme ils le devraient ? Tu donnes de la force au faible, des connaissances à l'ignorant. Les sens extérieurs constitueraient-ils tout l'être ? On pourrait le croire, en regardant agir les hommes. Les sens ne constituent même pas la patrie essentielle de l'homme. L'homme intérieur est de nature spirituelle et éternelle. Il discerne dans la solitude des êtres spirituels qui s'approchent de lui, et il se perfectionne à leur contact. Oui, heureux, celui qui aime la solitude et qui sait la mettre à profit. Elle est l'école de la vie éternelle.

J'ai passé six journées délicieuses et très solitaires à Mollau. Que Dieu soit loué éternellement pour le sentiment de ma petitesse et de mon néant et pour la faim de Dieu qu'il m'a donnée. Il m'y a paternellement préparé pour mon voyage, et il m'a aussi paternellement protégé. Qu'il en soit loué éternellement. Qu'il bénisse lui-même mon digne bienfaiteur. Il le fera. Il te bénira aussi, ma bien aimée. Il bénira ton âme et y activera l'œuvre commencée. Il y a peu de jours, c'était l'anniversaire de ta naissance. J'ai prié Dieu pour toi, et aussi tout en marchant, j'ai prié pour toi. C'est une manière de prier pour moi-même. Puisse chaque journée être pour nous un jour de naissance à la vie éternelle. Car la vie terrestre n'est pas une vie. Comme nous nous réjouirons plus tard des temps présents. Ce sont des semailles pour l'éternité.

Le ciel est gris, la terre est gelée ; l'hiver est là. Que ce ne soit jamais l'hiver dans nos cœurs ! Que sous la chaleur de son amour, le bon Dieu fasse fondre les glaces de nos cœurs ! Que notre cœur soit consumé d'un saint amour. Car il nous faut devenir saints, être saints comme Dieu.

Que Dieu te fortifie et t'aide à porter tes souffrances avec courage. Salue Mme Bruder et M. Daum. Embrasse tendrement les enfants. Au revoir ! »

Anne-Louise Salomon, F.- R. Salzmann, 1749-1820 - Son rôle dans l'histoire de la pensée religieuse à Strasbourg, Paris, Berger-Levrault, 1932, p. 94 à 96.

 

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Complément biographique, extrait de : « Constitution du Grand Prieuré d’Helvétie  (1779) », Directoire National Rectifié de France.

Rodolphe Salzmann (ou Saltzmann), fit des études de droit et d’Histoire à Goettingue  et noua, de par ses fonctions de direction à la « Librairie académique », des relations avec les milieux ésotériques et philosophiques en Allemagne, en Suisse et en France. Se plongeant dans les arcanes de la théosophie, il y découvrit les écrits de John Pordage (1608-1681), de Jane Leade (1623-1669), de William Law (1686-1761) et de Swedenborg (1688-1772), mais c’est surtout Jacob Boehme (1575-1624) qui devint peu à peu l’objet de son principal intérêt. D’une rigueur toute germanique, rejetant les pratiques théurgiques par souci d’un rapport purifié avec le divin, Salzmann vivait enfermé dans son cabinet de travail entouré de ses opuscules, et développera une sorte de mysticisme intérieur fondé sur l’oraison de quiétude et le repos en Dieu qu’il avait puisé dans la spiritualité de Fénelon et surtout de madame Guyon dont il vénérait la mémoire et s’inspirait pieusement. Saint-Martin et Salzmann, très proches spirituellement, ne pouvaient que s’entendre et s’apprécier. C’est ce qui arriva, et c’est de par les liens qui constituèrent cette amitié à partir de 1788 lors du séjour à Strabourg de Saint-Martin, que Salzmann lui fit partager son amour et sa dévotion pour la pensée de Jacob Boehme, pensée qui eut l’influence considérable que l’on sait sur le Philosophe Inconnu.

Quelques uns des ouvrages de Salzmann :

  • + Le Renouvellement des choses, sept morceaux (1802-1810) – (extraits de Ruysbroeck, Tersteegen, Catherine de Sienne, Antoinette Bourignon, Mme Guyon, Jane Lead, Swedenborg, Bromley, etc.).
  • + Les Derniers Temps (1806).
  • + Coup d’œil sur le mystère du projet divin relatif à l’humanité, depuis la création du monde jusqu’à la fin des temps (1810).
  • + Religion de la Bible (1811).
  • + Esprits et Vérité ou la Religion des Élus (1816).

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[*] Billet publié initialement le 30/05/13 sur le site de Clavis Aurea.

« Telles sont mes idées du règne de Dieu » : Frédéric-Rodolphe Saltzmann (1749-1821) (2/3) [*]

« L'attrait spécial de Saltzmann le porte, comme son maître Boehme, vers le problème des Origines et vers celui des Choses finales. Nous avons vu, en parlant de ses ouvrages, la place capitale que les questions eschatologiques occupent dans ses écrits. Dans sa correspondance avec Herbort, il affirme que le millénaire ne commencera que lorsque la race humaine actuelle aura disparu par la mort. Il s'efforce de gagner Herbort à son point de vue, et il a dû être parfois fanatique et entier en soutenant son point de vue personnel. Saltzmann distingue nettement entre le dogme chrétien et la Bible ; il admet la discussion du premier mais condamne toute critique biblique.

Dans une lettre à Lavater (23 septembre 1784), Saltzmann expose son système du Règne de Dieu.

"Le règne de Dieu se compose uniquement des bons esprits. L'homme y participait aussi, il y avait sa place et sa mission propre. Mais au lieu de combattre et de vaincre l'ennemi, il se laissa surprendre et assujettir par lui, et devint aussi non point son allié, mais son esclave. Il tomba plus bas que Satan, non sous le rapport de la méchanceté ni la liberté de redevenir habitant du règne de Dieu, mais sous le rapport de la force. Il devint l'esclave des éléments, par son corps grossier et élémentaire. Satan est maître des éléments pour autant que Dieu ne le contraint pas. De ce règne de Satan, l'homme doit sortir, ou plutôt Satan et son règne doivent sortir du règne des hommes, afin que s'étendre le règne de Dieu, le règne du Christ, représentant et premier envoyé de Dieu. Par l'union avec le Christ et les anges, nous pouvons même le devenir dès maintenant, par une communion spirituelle, avant que vienne le jour, le grand jour, où se produira une séparation totale du bien et du mal. Telles sont mes idées du règne de Dieu."

 

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Saltzmann s'adonne à la lecture des ouvrages mystiques avec une véritable passion. Nous possédons le catalogue manuscrit de sa bibliothèque : tous les mystiques, depuis Ruysbroek jusqu'à Lavater, y ont trouvé place en passant par Rancé, Fénelon et Mme Guyon. Nous y trouvons des traités tombés dans l'oubli, tel ce Jesus Immanuels goettliche Liebesgeschichte, publié à Amsterdam en 1705.

[…]

Saltzmann n'est pas à proprement parlé un sectaire ; il n'a pas rompu avec l’Église ; mais il fréquentait rarement le culte public, à cause du rationalisme régnant. Il aspirait à l'unité de l’Église ; il nourrissait sa piété en lisant des ouvrages d'édification d'origine catholique ; il appartenait à cette catégorie de protestants dont parle J. de Maistre, dont « la piété tendre suffisait pour leur rendre excessivement chers les écrivains mystiques catholiques ». En ces temps où tout témoignage d'admiration pour la piété catholique était taxé de crypte-catholicisme, alors qu'on soupçonnait partout l'influence des jésuites, Saltzmann n'a pas caché ses sympathies pour sainte Thérèse, ni ses aspirations vers une Église Universelle au-dessus de toute forme historique. »

Anne-Louise Salomon, F.- R. Salzmann, 1749-1820 - Son rôle dans l'histoire de la pensée religieuse à Strasbourg, Paris, Berger-Levrault, 1932, p. 90 à 93.

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[*] Billet publié initialement le 29/05/13 sur le site de Clavis Aurea.

 

« Il y a dans l'humanité une élite qui cherche Dieu » : Frédéric-Rodolphe Saltzmann (1749-1821) (1/3) [*]

 

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« Il y a dans l'humanité une élite qui cherche Dieu. Saltzmann [1] en fait partie. A la base de cette recherche, nous constatons fréquemment l'existence d'une expérience personnelle : nous ne cherchons Dieu que lorsqu'il nous a trouvés, a dit Pascal. L'homme est libre de repousser l'appel divin. Saltzmann croit au libre arbitre :

Der freie Wille ist das groesste Geschenk, das der Mensch von Gott erhalten hat [2].

L'homme trouvé par Dieu fait l'expérience de son néant ; il est dégoûté de lui-même, se voit sous les couleurs les plus sombres, et exagère même sa culpabilité. Les Saints parlent de leur vie passée comme d'un abîme de perdition. Dieu s'est révélé à Saltzmann dans la nature, dans sa conscience, par sa Parole et son Esprit, mais aussi, comme nous le remarquions plus haut, par des rêves et des visions. Il y a eu de l'extraordinaire dans son développement spirituel ; il a cru être en relation directe et personnelle avec l'au-delà.

Pour dégager son esprit de son enveloppe corporelle et le rendre sensible à l'action divine, Saltzmann a recours à l'ascétisme ; il rappelle les pratiques des premiers siècles, remises en honneur à Port-Royal ; il jeune fréquemment, en particulier le vendredi. Il traduit un traité de Mme Broune sur "les quarante jours de jeûne de Jésus-Christ au désert". Saltzmann  croit que l'homme qui aspire à la vie divine peut développer cette vie en lui par la solitude ; il lui semble que la diminution de l'amour de la solitude est un indice d'une régression de la vie religieuse. Il fait l'expérience des grands mystiques qui considèrent le désir de changer de lieu comme une tentation.

 [...]

Le chrétien, selon Saltzmann, est protégé par une Providence personnelle et individuelle, et devient à son tour une providence pour son entourage, tel le juste de Sodome. Cette assurance lui donne une paix surhumaine. Saint-Martin, qui fut en une certaine mesure un disciple de Saltzmann, a consigné dans une page remarquable ce qui, selon lui, est l'essence de la vie religieuse : « l'homme n'est pas seulement connu et aimé personnellement de la Providence, il doit vivre en elle et devenir un avec elle. »

Anne-Louise Salomon, F.- R. Salzmann, 1749-1820 - Son rôle dans l'histoire de la pensée religieuse à StrasbourgParis, Berger-Levrault, 1932, p. 86 à 88.

 

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[*] Billet publié initialement le 28/05/13 sur le site de Clavis Aurea.
[1] 
http://www.philosophe-inconnu.com/Amis_disciples/Salzmann.htm
[2] « La volonté libre est le plus grand don que l’homme ait reçu de Dieu»

La matière est le royaume de Satan

01a59604d1785af1230bd0be6475be933.jpg« Loin d’être une protection contre la mort, un rempart pour nous protéger de l’infection et de l’anéantissement dans la vile boue de la dégénération, les corps pour Saint-Martin, sont le produit même de la putréfaction consécutive de la chute et doivent retourner à cette origine putréfiée pour y être anéantis : « Observe en outre la nature en elle-même et tu verras par l'infection qui est le résidu final de tous les corps, quel est l'objet de l'existence de ces mêmes corps et s'ils ne sont pas destinés à servir d'enveloppe et de barrière à la putréfaction, puisque cette putréfaction est leur base fondamentale, comme elle est leur terme. » (De l’esprit des choses, vol. I., « Preuve que la nature a pour objet de servir de prison ou d'absorbant à l'iniquité »).

Toutefois, par delà cette putréfaction, qui est la source comme la finalité des corps, le terme général de la matière ténébreuse, Saint-Martin nous révèle une autre terrible vérité à son égard, à savoir qu’elle est sous la domination de l’être pervers. De par son crime, Adam a été certes enfermé dans une épaisse enveloppe charnelle : « Si les hommes eussent été plus prêts à rentrer dans la vérité, si l'humanité entière ne se fût pas jetée sous le joug de la matière et des ténèbres, cette forme glorieuse serait restée dans sa splendeur, et elle aurait relevé l'homme par la force de son attraction. Mais le poids du crime la fit rentrer dans son épaisse enveloppe » (L’Homme de désir, § 156), mais à cette tragédie originelle vient s’ajouter un autre aspect non moins inquiétant, qui a de quoi nous montrer combien notre situation est précaire et menacée, puisque livrée à la puissance de l’Adversaire.

En effet, par son crime, en étant emprisonné dans les fers de matière, en réalité l’homme est tombé entre les mains de l’Ennemi, du Prince qui règne sans partage en ce monde - ce que l’Évangile confirme avec force : « Tout ici-bas est aux mains du malin » (I Jean V, 19). C’est pourquoi insiste Saint-Martin, l’Adversaire nous rappelle constamment qu’il est le maître de la matière et que cette « matière » est, précisément, son « royaume » : « Les esclaves de l'ennemi sont aussi dans l'agitation, sans qu'ils en retirent aucun profit. Cet ennemi, après avoir remporté presque universellement la victoire, agit en maître et en tyran sur ses sujets. Il les vexe par des vives douleurs, pour leur faire sentir que la matière est son royaume. Il les punit d'avoir eu l'imprudence d'agir sans leur Dieu, en les tourmentant sur cette terre, comme dans un lieu où Dieu n'agit point. » (Le Nouvel homme, § 58).

 

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Non content de subir le contrecoup d’une punition consécutive à l’horreur de son crime, Adam, explique Saint-Martin, s’est en fait condamné à passer son existence charnelle sous la domination du Serpent, puisque le monde matériel est le royaume de l’ennemi, il est le lieu où il règne, par et sur la matière, qui est le composé général de cet univers déchu destiné à la corruption et à la mort. De ce fait, et l’on voit mieux la raison des mises en garde réitérées du Philosophe Inconnu pour que nous nous libérions de la région charnelle, car s’attacher à ces vestiges ténébreux implique directement de lier son sort à celui du monde, se complaire dans la chair c’est en réalité se couper de Dieu, s’éloigner de l’amour du Père dans lequel il n’existe aucune convoitise de la chair ni l’orgueil de la vie matérielle : « N’aimez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde, si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui ; parce que tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, et la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, n’est pas du Père, mais est du monde. » (1 Jean II 15-16).

Cette idée se traduit de cette façon chez Saint-Martin : « Quel est donc le triste état de la postérité humaine, où l’homme de désir lui-même est réduit à pleurer en vain, et à voir ses frères ou liés par de fortes chaînes dans de ténébreux cachots ou transportés dans les sépulcres de la mort et de la putréfaction ! Et cela sans qu'il lui soit possible d'agir pour leur délivrance, ni de rien opérer pour eux ! Il n'est que trop vrai, malheureux homme, que le temps, et la mort sont les rois de ce monde. » (Le Nouvel homme, § 50). Résonnent donc en l’âme éprise du Ciel, ces mots du Réparateur : « Celui qui affectionne sa vie, la perdra ; et celui qui hait sa vie dans ce monde-ci la conservera pour la vie éternelle. » (Jean XII, 25). »

Jean-Marc Vivenza, La Doctrine de la Réintégration des êtres, 2. IV. « La Matière est le royaume de Satan », La Pierre philosophale, 2012.

De l'homme extérieur et de l'homme intérieur

aha.png« Celui qui veut parvenir à ce degré de voir le Verbe de Dieu naître sans cesse en lui, comme il est engendré dans l'éternité par le Père céleste, doit se livrer à la préparation suivante.

Il veillera avec soin et une sollicitude de tous les instants sur l'homme intérieur et extérieur.

Pour ce qui concerne d'abord l'homme extérieur, il faudra qu'il l'assujettisse, le courbe, le prosterne, le réduise, dans tous ses sens extérieurs, dans toutes ses forces corporelles, dans toutes les jouissances que sa nature recherche partout, dans la nourriture, dans la boisson, dans le sommeil, en étant assis ou couché, dans le plaisir sensuel, dans la société des personnes, quelles que soient ces dernières, du moment qu'il n'y a pas de nécessité de les fréquenter, seraient-ce des frères ou des sœurs ou d'autres parents.

De même, il faudra faire une guerre à mort aux mœurs corrompues et aux mauvaises habitudes, rejeter toute préoccupation ou sollicitude inutile et extérieure au sujet de la nature et des sens, en se regardant comme mort relativement à tout cela, suivant la parole de l'Apôtre : « Vous êtes morts et votre vie est cachée dans le Christ en Dieu » (Col 3).

1240567_4615462604871_2080300383_nk.jpgQuant à l'homme intérieur, il le dirigera et le transportera, au-dessus de lui-même, en Dieu, sans regarder ni à droite ni à gauche, de manière à pouvoir dire avec l'Apôtre : « J'oublie tout ce qui est derrière moi et je tends tous mes efforts et tout mon être vers ce qui est devant moi, vers le but que je veux atteindre » (Ph 3). Il se tiendra toujours en face de Dieu, prêt à accomplir son bon plaisir, lui ouvrant toutes ses facultés, toute son âme [mentem], au-dessus de tout mode, et en restant dans une profonde humilité et un grand abaissement de tout son être. Il se tiendra comme prosterné aux pieds de Dieu, dirigeant vers Lui, uniquement et purement, ses regards, sans s'arrêter à ses dons, ni à tout ce qui peut en être la conséquence, fixé en Dieu, par-dessus tous les modes. Si bien, que s'il plaisait au Seigneur de le combler de toutes ses faveurs, il devrait continuer à ne voir que son pur néant et à dire : « Ô Seigneur, mon Dieu, je ne cherche absolument rien pour moi, je ne veux que vous, votre bon plaisir et votre gloire. » »

Jean Tauler, Le Livre des Amis de Dieu ou Les Institutions divines, « Comment permettre à Dieu de naître en nous », Arfuyen, 2011.

La philosophie de l'homme

 

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« La considération des souffrances de la vie et la méditation de la mort sont la philosophie de l'homme. »

Jean-Baptiste. Willermoz, Mes Pensées et celles des autres, 3ème cahier.

Comment vivent les âmes intérieures ?

 

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« Comment vivent les âmes intérieures ? 

Tout simplement dans la considération constante de ce qui les lie à la Divinité, dans l'oubli du monde et des formes extérieures cultivées par les confessions religieuses ; elles aspirent à Dieu, uniquement, et aiment s'enfouir dans le silence et l'anéantissement d'elles-mêmes : ces âmes [intérieures] qui se sont procuré une grande lumière et une véritable connaissance du Christ Notre-Seigneur, aussi bien de sa divinité que de son humanité, cultivent cette connaissance infuse avec calme et silence au sein de leur retraite intérieure, dans la partie supérieure de leur âme, leur esprit, étant libéré des images et représentations extérieures, et leur amour purifié et détaché de toute créature. Elles s'élèvent, même de leurs actions extérieures, à l'amour de l'humanité du Christ et de sa divinité. Plus grande est leur connaissance, plus elles aiment. Plus elles jouissent, plus elles s'oublient ; et en toute chose elles font l'expérience d'aimer leur Dieu avec tout leur cœur et leur esprit.

Ces âmes [intérieures] heureuses et de grande élévation ne se réjouissent de rien au monde, si ce n'est qu'on les méprise, qu'elle se voient seules et que le monde les abandonne et les oublie. Elle vivent tellement détachées que, bien qu'elles reçoivent continuellement beaucoup de grâces surnaturelles, elles ne changent pas et ne sont pas plus portées vers ces grâces que si elles ne les avaient pas reçues. Gardant toujours, dans l'intimité de leur cœur, une grande humilité et un grand mépris pour elles-mêmes, puisqu'elles sont toujours plongées dans l'abîme de leur indignité et de leur infamie. De la même manière, elles restent calmes, sereines et constantes, aussi bien dans les victoires et les faveurs extraordinaires que dans les tourments les plus rigoureux et les plus cruels. Il n'est de nouvelle qui les réjouisse, ni d'événements qui les attriste. Elles ne s'émeuvent pas des tribulations, ni ne tirent vanité du commerce intérieur et continuel avec Dieu, car elles sont toujours pleines de la sainte crainte filiale, dans une paix, une confiance et une sérénité merveilleuses. »

Jean-Marc Vivenza, L’Église et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin, « Appendice IV », La Pierre Philosophale, 2014. 

Connaissance du soir & connaissance du matin

 

cannes4.JPG« La Sagesse : quand l'homme s’abîme tout entier dans son union avec Dieu, et devient une même chose avec lui, il ne perd pas plus ses puissances qu'il n'a perdu sa nature ; il n'agit plus comme un homme, parce qu'il voit et saisit tout dans l'Unité infinie. Les philosophes considèrent les choses comme dépendantes de leur cause naturelle ; mes serviteurs s'élèvent plus haut, et les considèrent comme sorties de Dieu : ils ramènent l'homme en Dieu après sa mort, pourvu que pendant sa vie il se soit conformé à la volonté de Dieu ; et, dans ce changement divin, dans cette unité suprême, ils se considèrent eux-mêmes avec toutes les créatures comme ils y étaient dans l’Éternité.

Le Disciple : l'homme peut-il alors se regarder comme créature si, dans l’Éternité et en Dieu, il n'est autre que Dieu ? La même nature ne peut être à la fois créée et incréée.

La Sagesse : dans cette union, l'homme sait qu'il est créature ; que, quand il n'était pas, il était conforme à son idée en Dieu, et qu'il n'était autre que Dieu, ainsi que le dit saint Jean : « Ce qui a été fait, était la vie en Lui. » Je ne dis pas que l'homme soit créature en Dieu, parce que Dieu n'est pas autre que trinité et unité ; mais je dis que l'homme qui est en Dieu d'une manière supérieure et ineffable, devient une même chose avec Dieu, en retenant cependant son être particulier et naturel. Il ne le perd pas, mais il en jouit divinement ; et il vit d'une manière parfaite, puisqu'il ne perd pas ce qu'il a et qu'il acquiert ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire une existence divine.

Aussi, l'âme en Dieu reste créature ; mais dans cet abîme de la Divinité où elle se perd, elle ne pense pas si elle est ou si elle n'est pas créature : elle prend sa vie en Dieu, son essence, sa félicité, tout ce qu'elle est ; et, se tenant ainsi fixée et immobile en lui, sans rien dire d'elle-même, elle se tait, et se repose dans cet Océan du bonheur infini, ne connaissant d'autre essence que celle qui est Dieu. Quand l'âme sait voir et contempler Dieu, elle sort pour ainsi dire de Dieu, et se retrouve elle-même dans l'ordre naturel. C'est cette connaissance de Dieu qu'on appelle la connaissance du soir, parce que la créature se distingue de Dieu, tandis que dans la connaissance du matin elle connaît en Dieu sans image, sans diversité, comme est Dieu en lui-même. »

 

Henri Suso, Le Livre de la Sagesse Éternelle, « Comment l'âme devient une même chose avec Dieu »

Les amis de Dieu

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« Il n'y a pas de plus grand mour que de donner sa vie pour ses amis.
Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande.
Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître. »

Jn 15, 13-15 

 

Le neuvième rocher


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« Alors, je t'en dirai moi-même plus sur les hommes qui demeurent ici, sur le neuvième rocher. Ce sont des hommes si profondément humbles qu'ils se déprécient et se tiennent pour insignifiants, eux-mêmes et les oeuvres qu'ils ont accomplies. Ils pensent qu'ils devraient raisonnablement et en toute logique se placer au-dessous de toutes les créatures. Ils ne prétendent rivaliser avec aucune autre créature ni dans leur époque, ni dans l'éternité. Ils aiment tous les hommes en Dieu, et ils aiment ceux que Dieu aime. Ces hommes sont morts au monde définitivement, et le monde est mort en eux.

Toutes les oeuvres de raison qu'ils ont accomplies, toutes connaissances qu'ils ont acquises, sont mortes en eux. Ce sont là des hommes qui aiment Dieu dans tous leurs actes, car ils ne s'aiment pas eux-mêmes, ni ne pensent à eux, ni maintenant, ni dans l'éternité. Ils se sont totalement perdus en Dieu, et avec eux toutes créatures jamais créées, aujourd'hui et dans les siècles des siècles. Je te l'affirme, ces hommes vivent dans l'Inconnaissance. Ils souhaitent ne rien connaître. Ces hommes n'ont pas encore regardé dans l'Origine, et ils ne le désirent pas, tant ils pensent en être indignes.

Apprends que les esprits du mal ont éprouvé ces hommes avec toutes les tentations inimaginables, certaines mêmes inconcevables pour l'esprit humain. Or, ils ne souhaitent rien d'autre que de les accepter à nouveau avec joie, si Dieu voulait une nouvelle fois les y soumettre. Pour ces hommes, toutes les créatures du siècle ont été autant de croix à porter, c'est pourquoi si Dieu leur envoyait à nouveau de telles croix, ils l'accueilleraient avec empressement. Ils savent, en effet, que leur Seigneur et Dieu les a portées avant eux et ils ne désirent pas qu'il en soit autrement jusqu'à leur mort. Ces hommes sont inconnus du monde, mais eux-mêmes le connaissent parfaitement. Il faut que tu saches que les hommes qui demeurent sur le neuvième rocher sont des justes. Il sont les vrais adorateurs, ils adorent le Père en esprit et en vérité. »

Rulman Merswin, Le Livre des neuf rochers, « Le neuvième rocher », Arfuyen, 2011.

De l'âme noble et du corps malodorant

33.jpg« Dieu a déposé l'âme noble créée à Son image dans le tonneau laid et malodorant qu'est le corps ; Il a donné vie au corps pour le faire devenir un homme. Or, quand un homme reçoit la faculté de discerner, de distinguer le bien du mal, son corps tient de l'âme noble sa connaissance et son libre-arbitre. Tu sais bien que lorsque cette âme noble quitte le tonneau malodorant qu'est son corps pourri, il n'y a rien de plus méprisable que le fût puant d'un corps en putréfaction.

Or, par sa noblesse, l'âme à le pouvoir de discerner ce qui est au dessus d'elle et elle conseille le corps qui lui obéit. Il est juste que le moindre suive le plus grand et lui obéisse, et que le meilleur surpasse le pire. Voici ce qui advient bien rarement dans les temps présents, à savoir que le fût malodorant du corps obéisse à l'âme noble. Je le dis, l'âme noble est forcée par le corps d'obéir à ce tonneau pourri, laid et puant et elle prend l'odeur nauséabonde du corps, jusqu'au jour du jugement dernier. A présent, comprends pourquoi Je dis que la plupart des hommes sentent mauvais comme une futaille. J'ajoute que de nos jours un tout petit nombre contraint ce tonneau puant à devenir propre et net, à prendre l'odeur de l'âme noble.

Voilà la condition actuelle des hommes. Je te le dis : Dieu a commandé que le corps périssable et malodorant soit soumis à l'âme noble jusqu'à la mort, à condition que l'homme le veuille de par sa libre volonté. En ces temps effroyables, très peu d'hommes le savent. »

Rulman Merswin, Le Livre des neufs rochers, « Du mariage », Arfuyen, 2011.

Aspiration à la mort

971fa1473315b60a6fb4700faaf955734.jpg« Vers le bas au sein de la terre,
La rage des douleurs et leur violence
Sont signe d'heureux départ.
Bien vite sur l'étroite nacelle
Nous parvenons aux rivages des cieux.
Louons la Nuit éternelle,

Louons l'éternel Sommeil.
Le jour nous a épuisés de chaleur
Et flétris la longueur du tourment.
Le plaisir du voyage nous a quittés,
Nous voulons rentrer chez le Père, à la maison.

Que nous servent en ce monde
Notre amour et notre foi!
L'Ancien est laissé pour compte,
Que nous sert désormais le Nouveau!
O! il reste seul et dans un trouble profond
Celui qui aime le passé avec chaleur et foi!

Passé où les sens lumineux
Se consumaient en hautes flammes,
Les hommes reconnaissaient encore
La main du Père et son visage.
Et parmi ces hauts esprits, avec simplicité,
Maint encore ressemblait à son modèle.

Passé où encore dans leur fleur
Les races antiques resplendissaient,
Et pour le royaume des cieux, des enfants
Recherchaient la torture et la mort.
Et quand l'appelaient aussi le plaisir et la vie,
Maint cœur pourtant se brisait d'amour.

Passé où dans le feu de la jeunesse
Dieu lui-même se révélait,
Et vouait sa douce vie
Par Amour, à une fin précoce.
Et il n'écarta de lui ni angoisse ni douleur
Afin de nous demeurer cher.

Avec une angoissante nostalgie nous voyons5a37eb74b9d0dda08c2b17805f7bb3392.jpg
Le passé enveloppé de sombre Nuit,
Dans ce temps éphémère jamais
La soif brûlante n'est apaisée.
Nous devons revenir au pays
Pour revoir ce temps sacré.

Qu'est-ce qui retarde encore notre retour?
Les Mieux-Aimés reposent depuis longtemps déjà.
Leur tombe borne le cours de notre vie :
Nous n'avons plus rien à chercher –
Le cœur en a assez – le Monde est vide.

Infinis et mystérieux
Nous traversent de doux frissons –
Il me semble que des profonds lointains,
Un écho réponde à notre deuil.
Les Aimés tendent aussi avec force vers nous
Et nous ont envoyé ce souffle de nostalgie.

Vers le bas, vers la douce Fiancée,
Vers Jésus, le Bien-Aimé –
Confiance, le crépuscule du soir nimbe
Ceux qui aiment avec douleur.
Un rêve brise nos liens
Et nous plonge au sein du Père. »


Novalis, Hymnes à la Nuit, « Aspiration à la mort »

Ce n'est pas à nous qu'appartient la gloire

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« Ce n'est point à nous, Seigneur, ce n'est pas à nous qu'appartient la gloire ; donnez-là toute entière à votre Saint Nom. A vous, Seigneur, la justice ; à nous le visage couvert de honte. Sans cesse, j'ai mon opprobre devant les yeux, mon visage est toujours couvert de confusion. Mais pour moi, je suis un ver de terre, & non pas un homme ; l'opprobre des hommes, & le mépris du peuple. Je m'abaisserai de plus en plus, & je serai méprisable à mes propres yeux. Voyez, Seigneur, & considérez comme je suis méprisable. J'ai préféré la dernière place dans la maison de mon Dieu, à l'avantage d'être élevé parmi les pécheurs. Il m'est avantageux, ô mon Dieu, que vous m'ayez abaissé.

Qu'est ce que l'homme pour vous souvenir de lui, ou le fils de l'homme pour venir le visiter ? L'homme n'est qu'une pure vanité, il passe comme un songe, il le trouble pour rien.  Souvenez-vous, Seigneur, que vous m'avez formé de boue, & que vous me mettrez en poussière. Comment la terre & la cendre osera-t-elle s'élever ? Dieu s'oppose aux superbes et il donne la grâce aux humbles. Abaissez-vous sous la main toute puissante de Dieu afin qu'il vous élève au temps de l'épreuve. Tout arrogant est abominable devant Dieu. Je parlerai au Seigneur quoi que je ne sois que cendre & poussière. »

Exercices du pénitent avec des règles et des maximes, « Élévations à Dieu tirées de l’Écriture & des Pères de l’Église », Hérissant, 1758.

La gnose est la passiveté des mystiques

Clément-d-Alexandrie-par-André-Thévet-Les-vrais-portraits-et-vies-des-hommes-illustres-grecs-latins-et-païens-1584.jpg« [Saint Clément] dit que le gnostique est spirituel, c'est-à-dire mû par l'Esprit de Dieu : « Il est fait une même chose avec cet Esprit. » Cette unité avec l'Esprit est cette immobilité de l'âme dont parle Cassien, par laquelle s'accomplit ici-bas cette demande de Jésus-Christ à son Père : qu'ils soient un et qu'ils soient consommés dans l'unité ! C'est le mariage mystique, dont le Bienheureux Jean de la Croix et les autres parlent, qui fait que l'âme et Dieu ne sont qu'un même esprit, comme l'époux et l'épouse, dans les mariages sensibles ne sont qu'une même chaire. C'est dans ce mélange de l'âme avec Dieu qu'elle s'accoutume, comme dit notre auteur, à contempler la volonté par la volonté, et le Saint-Esprit par le Saint-Esprit parce que « l'esprit sonde les profondeurs de Dieu, et que l'homme animal ne comprend point les chose de l'Esprit. »

Les expressions de Saint Clément, qui sont si étonnantes, marquent au moins un état où l'âme est mue et déterminée par l'Esprit de Dieu. Il dit que la gnose est inamissible, que le gnostique est contraint d'être bon : qui dit contraint, dit au moins une impulsion étrangère et efficace. Le bien qu'il fait, dit-il, il le fait par la nécessité et non par choix.

Mais remarquez comme il explique cette nécessité qui ne leur laisse aucune volonté propre ni aucun choix, qui le prévient et qui le détermine sans cesse, en sorte qu'il est dans l'état de sainte indifférence que certains mystiques ont appelé involonté propre. Voici son explication qui décide : c'est, dit ce Père, que « le gnostique se marie, boit et mange, si le Verbe le dit ». C'est donc l'inspiration continuelle du Verbe, qui ne lui laisse aucun mouvement propre, et qui le tient dans une nécessité, sans interruption, pour tout le détail de la vie. Tantôt il représente la gnose comme « une lumière qui s'unit à l'âme par une charité inséparable, qui porte Dieu et qui est portée par Lui ». Tantôt il assure que les « pensées de ces hommes vertueux se forment par l'inspiration divine, l'âme étant, en quelque manière, affectée et le vouloir divin étant répandu en elle ». Peut-on rien voir de plus passif dans les auteurs mystiques qui ont écrit sur la passiveté ? Voilà sans doute un état où l'âme est agie.

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Cet état où le Verbe parle et décide sans cesse n'est pas même interrompu pendant le sommeil. Voilà ce que plusieurs mystiques ont dit et ce qui leur a attiré la risée des savants, encore plus que des libertins, et que l'on trouve néanmoins dans un des plus savants Pères de l'Eglise. »

François de Fénélon, La Tradition secrète des mystiques, « 
La gnose est la passiveté des mystiques »,  Arfuyen,  2006