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31/01/2014

La Sainte Tristesse

1379566_666258806726077_8945024248_n.jpg« Le monachos est un solitaire par définition, un homme qui « naturellement » n'a besoin de rien ni de personne. Arraché à lui-même et plongé dans cette ambiance nouvelle, il vit à une altitude où l'air est raréfié. Et de là monte encore un sentier escarpé se perdant dans les nues. Au pied même de cette montagne solitaire, la montagne de Sion, la Croix est plantée. C'est l'acceptation de la douleur, par l'aveu gémissant du péché, et c'est la réparation plénière de ce péché, par lequel la mort est rentrée dans le monde de l'innocence radieuse : la mort du corps, avec la mort de l'âme, prisonnière de ce corps. Sur le fond unit de la pénitence grise un voile noir est tendu : le souvenir de la mort. Tous les contemplatifs chrétiens ont fait du memento mori leur silencieuse compagne : non pas, comme jadis les païens, le spectre avertisseur des festins de la chair mais l'amie vraie du dénuement total, des mortifications de cette chair condamnée à périr, avant de renaître en gloire. Mais, par ce trou dans les ténèbres, la lumière refluait soudain dans la sombre retraite. Mourir, pour revivre transfiguré !

L'effroi de la nature charnelle une fois exorcisé, le recordatio ne faisait que creuser des plans nouveaux dans l'esprit solitaire. Si la pensée antique avait proclamé, par la bouche du Socrate de Platon, que la philosophie n'est qu'une « méditation sur la mort », cela reste autrement vrai pour la philosophie chrétienne, intensément vécue dans le monachisme des premiers siècles, et bien au delà. Une telle méditation devait laisser une marque profonde sur les sensibilités sublimées, d'où cette « sainte tristesse » qui est le climat naturel des âmes cloîtrées. Elle n'a rien de commun avec la mélancolie déprimante dont les anciens ont fait un péché grave, l'acedia. La tristesse naturelle naît de la non-satisfation des désirs charnels et a un goût naturel. L'autre, celle qui vient de la non-satisfaction des besoins spirituels, reste apaisée, comme éclairée intérieurement par cette douce et forte croyance : un Dieu est mort pour triompher de la mort ; sa résurrection glorieuse, gage de la nôtre, arracha à tout jamais l'aiguillon maudit. Car la mort, ne l'oublions pas, n'existe qu'en fonction du péché qui la fit naître. »

Myrrha Lot-Borodine, La Déification de l'Homme, « Voies de la contemplation-union et Theosis », Cerf, 2011.

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